S’agit-il vraiment d’un épilogue ? Certes, le tribunal de commerce de Lille a - enfin - rendu sa décision dans le dossier France Soir, dont il avait hérité fin janvier. Les juges ont en effet décidé, mercredi 12 avril, de retenir l’offre du promoteur immobilier Jean-Pierre Brunois, associé au journaliste sportif Olivier Rey. Signe de la complexité de ce dossier : l’avocat du promoteur avait pourtant annoncé, en marge de l’audience du 29 mars au tribunal de commerce de Lille, que son client se retirait... avant que ce dernier change d’avis. Quoi qu’il en soit cette décision soulève un nombre important de questions et d’incertitudes. Et pour commencer : comment les deux repreneurs feront-ils pour travailler avec une rédaction et plus généralement des salariés qui ont crié haut et fort qu’ils ne voulaient pas d’eux ?
Grève immédiate du personnel
A peine le tribunal avait-il communiqué son jugement, un peu après 18 h, que les salariés de France Soir décidaient de se mettre en grève, empêchant ainsi la sortie du quotidien du lendemain. Depuis, la grève s’est installée et les rencontres entre repreneurs et journalistes n’ont rien donné. Le personnel anime désormais un blog (www.francesoirenlutte.com). Le 11 avril, sentant dans quel sens penchaient les juges, ils avaient déjà publié une lettre ouverte en une de leur journal, pour dire tout le mal qu’ils pensaient de la solution Brunois-Rey et, à l’inverse, tous les espoirs qu’ils plaçaient dans le plan de continuation défendu par l’homme d’affaires Arcadi Gaydamak.
« Je ne sais pas ce que c’est que la culture »
Vendredi 14 avril, ils ont remis cela, publiant une édition spéciale titrée « Résitance ». Des passages très violents relatent des propos qu’Olivier Rey auraient tenus devant les salariés pour présenter son projet rédactionnel. Ce dernier veut notamment supprimer les pages dédiées à la politique et à la culture, ainsi que les services photo et documentation, le secrétariat technique et le secrétariat de rédaction. Dans une interview accordée à Libération (édition de vendredi 14 avril), Olivier Rey explique que le « traitement de ces sujets [la culture et la politique, NDLR], ce n’est pas ma préoccupation aujourd’hui. D’ailleurs je ne sais pas ce que c’est que la culture, je suis un journaliste sportif. »
De son côté, Arcadi Gaydamak était le seul à promettre de reprendre la totalité des 112 salariés du journal (1), alors que Jean-Pierre Brunois et Olivier Rey n’en retiennent qu’une cinquantaine, dont une trentaine de journalistes. Dans leur lettre ouverte, les salariés reconnaissaient que la personnalité sulfureuse du milliardaire russe (lire notre article précédent), propriétaire entre autres du Moscow News et du club de football du Betar Jérusalem, n’était pas pour les ravir. « Mais il n’appartient pas aux salariés de France Soir de rendre la justice », concluaient-ils.
Depuis quelques jours, on lisait de-ci de-là que les juges lillois se posaient beaucoup de questions sur l’offre formulée par Arcadi Gaydamak. Tout d’abord sur sa caution bancaire, qu’ils lui avaient demandé de virer sur un compte français. Sur l’origine de ses fonds également. Sans oublier que ce dernier doit des dizaines de millions d’euros au fisc français et qu’il est sous le coup d’un mandat d’arrêt délivré par le juge Philippe Courroye, dans le cadre d’une affaire de ventes d’armes entre la Russie et l’Angola…
Faits divers, sports et sujets « people »
Outre le nombre de licenciements que sous-entend la solution Brunois-Rey, leur projet rédactionnel est également remis en cause par le personnel de France Soir. Les deux repreneurs ont annoncé qu’ils voulaient le transformer en un quotidien de type tabloïd, misant en particulier sur les faits divers, le sport et les sujets « people ». La rédaction de France Soir semblait plus sensible à la présence, dans le dossier Gaydamak, de François Siegel, ancien de VSD et du Monde 2.
Autre inconnue : quelle sera l’attitude d’Arcadi Gaydamak ? Ce dernier clamait en effet depuis des semaines qu’il était déjà le nouveau propriétaire du titre, ayant racheté les parts de Raymond Lakah dans Montaigne Press, l’actionnaire principal de Presse Alliance, la société éditrice du titre. Peut-il et veut-il s’opposer à cette décision du tribunal de commerce de Lille ? De leur côté, les salariés de France Soir annoncent dans leur édition spéciale du 14 avril qu’ils étudient les voies possibles de recours et d’appel.
« Il faudrait investir 100 millions d’euros »
Et enfin, question de taille : de quels moyens bénéficiera France Soir, qui vit depuis des dizaines d’années une lente descente aux enfers (2) ? D’après Le Figaro du jeudi 13 avril, « le repreneur investit 5 millions d’euros dans le fonds de roulement du journal ». Interrogé par le même quotidien, le sociologue des médias Jean-Marie Charon estime « que pour relancer sérieusement ce journal, en faire un grand quotidien populaire, il faudrait mettre sur la table un plan d’investissement de l’ordre de 100 millions d’euros ». Dans le cas présent, on semble loin du compte. « En dessous, on sera sur un tout autre projet, un projet de survie », assure Jean-Marie Charon.
L. F.
(1) Sur ce point précis, un représentant d’Arcadi Gaydamak, que nous avions interrogé après l’audience du 29 mars, avait refusé de se prononcer. Lire l’article.
(2) « France Soir » tirait à plus de 1,3 million d’exemplaires à la fin des années 1950, publiant plusieurs éditions chaque jour.